Grace
- Eliott Fouchard
- 13 déc. 2018
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 oct. 2023
Le couple Johnson réussissait tout ce qu’il entreprenait. Lui était directeur adjoint d’un journal semi-mensuel et elle continuait brillamment à se forger un nom dans l’univers de la mode grâce à de sublimes collections. Mais leur plus grand succès, c’était assurément leur fille de 13 ans, Grace. Très bonne élève, elle savait déjà jouer certain concertos de Tchaikovsky au violon et accumulait les médailles d’équitation. C’était d’ailleurs en partie pour qu’elle puisse s’épanouir dans cette dernière discipline que ses parents avait abandonné leur loft du centre ville pour la campagne : à présent ils pourraient avoir leur propres chevaux. Grace avait été ravie de se rapprocher ainsi de la nature, néanmoins la maison dans laquelle ils avaient emménagé lui avait fortement déplu, et pour cause. Ses parents avaient choisi une haute bâtisse faite de petites tourelles truffées de fenêtres étroites. Le toit qui descendait au gré des pignons était parsemé de cheminées longilignes, et semblait couler sur les étages comme une chevelure mouillée. Toutes les peintures étaient vielles et sombres. Même habitée, c’était l’archétype parfait de la maison hantée.
Un soir du début de l’hiver, alors que le brouillard environnant laissait place à l’obscurité de la nuit, les parents Johnson décidèrent d’aller au restaurant sans Grace pour leur anniversaire de mariage. Mrs Johnson qui s’inquiétait pour sa fille voulait, comme d’habitude, faire appel à une baby-sitter. Mais son mari avait insisté pour que Grace reste seule avec Rex, leur berger allemand : « Elle est plus mature que la majorité des jeunes de son age » avait-il expliqué à sa femme, « De plus je lui ai fait à manger, elle n’aura qu’à réchauffer le plat au micro-onde. Enfin, elle et moi avons convenu qu’elle irait se coucher vers 20 heure et que, si elle avait peur, elle pourrait passer la main sous le lit pour que Rex la lui lèche. C’est un bon chien, il saura la rassurer. Et puis, si elle a vraiment un problème, elle nous appellera. J’ai noté nos numéros sur un post-it près du téléphone fixe. »
C’est ainsi que débute notre histoire.
Grace regarde ses parents s’éloigner dans leur charmante Audi. Les phares arrières de la voiture disparaissent bien rapidement tant la noirceur de la nuit est dense. Après un instant sur le seuil, la jeune fille se retourne vers l’immense hall d’entrée, rejoint la cuisine, et entreprend de réchauffer la gamelle soigneusement préparée par son père. Alors que son plat est enfin chaud et qu’elle le saisit dans le micro-onde pour aller diner devant la télévision, un coup de tonnerre puissant retentit dans le quartier voisin. La cuisine passe du blanc au noir en moins d’une seconde et un bruit assourdissant accompagne le flash. Grace échappe son repas dans un sursaut. L’assiette s’éclate sur le sol. La coupure d’électricité provoquée par l’éclaire plonge aussitôt l’ensemble des 23 pièces de la demeure dans l’obscurité la plus totale. S’ensuit un déluge sans précédent. Chaque goutte de pluie s’écrase sur les fenêtres avec une violence inouïe, et les volets extérieurs s’entrechoquent brutalement à cause du vent. Grace est comme paralysée par la peur. Jamais elles n’avait vu les éléments se déchainer de la sorte. D’ailleurs, Rex est lui aussi terriblement paniqué. Cependant la jeune fille ne remarque même pas les hurlements de son chien puisqu’ils se confondent au brouhaha général. La faim de Grace se volatilise instantanément. Elle ne pense plus du tout à manger : bien trop d’idées affluent dans sa tête pour cela. Elle s’imagine qu’un cyclone est en train d’approcher, que la vieille maison va s’effondrer sur elle, et qu’on ne retrouvera son corps qu’une semaine plus tard parmi les décombres. Elle éclate en sanglots. À chaque larme versée, la tempête s’intensifie un peu plus à l’extérieur. Tout ce qu’elle souhaiterait, c’est appeler ses parents pour qu’ils la rassurent, voire qu’ils rentrent à la maison et la serrent dans leurs bras. Mais c’est impossible, et elle le sait : Le téléphone fixe est hors-d’usage pendant les coupures d’électricité. Grace s’agenouille alors pour prendre son chien dans les bras. Le savoir près d’elle la rassure un peu. Elle regarde par une fenêtre et voit les arbres se secouer dans tous les sens. « C’est pourtant des chênes centenaires, pas de simples palmiers » pense-t-elle.
Soudain, un éclair s’abat sur la maison. Il fait exploser la fenêtre par laquelle Grace scrutait les arbres. La jeune fille pousse un cris d’effroi tout en se protégeant les yeux. Le berger allemand s’enfuit vers la cage d’escalier la queue entre les jambes…
Un frisson parcourt le corps de la jeune fille lorsqu’elle se rend compte qu’elle aurait surement été victime des éclats de verre si elle ne s’était pas baissée au préalable. « Il ne faut surtout pas rester là se dit-elle, c’est bien trop dangereux ! » Tout comme son chien, elle monte au deuxième étage pour aller se mettre à l’abris dans sa chambre : À part la cave, c’est la seule pièce de la demeure sans fenêtre… Aussitôt arrivée au but, elle se jette sous les draps, et attend un moment, la tête bien enfoncée dans son oreiller et les yeux fermés.
Étonnement, l’orage se calme assez vite. Bientôt, Grace n’entend plus les gouttes de pluie tomber sur la toiture. En fait, elle n’entend plus rien. Rien sinon des grincements provoqués par la dilatation du bois après l’averse. Elle n’ose plus ouvrir les yeux après tout ce qu’il vient de se passer. D’autant que l’humidité de l’air ainsi que ces grincements rendent l’atmosphère encore plus pesante que pendant la tempête. La jeune fille est très perturbée. Si seulement elle pouvait s’endormir dans la seconde pour se réveiller le lendemain matin auprès de ses parents. Elle se met à penser à eux : Ils ne doivent surement pas se douter que leur fille est horrifiée et qu’elle a tant besoin qu’ils soient là. Comme elle aimerait passer la soirée au restaurant avec eux plutôt que seule dans cette maison de malheur.
Plok… Plok… Plok… Ce bruit mystérieux la sort de ses pensées. C’est le bruit d’une goutte d’eau, mais il est bien trop distinct pour être celui de la pluie. Il résonne dans toute la maison avec la régularité d’un métronome. Plok… Plok… Plok… Grace ne peut s’empêcher de se demander d’où cela vient. Elle se retourne plusieurs fois sous ses draps et tente de se boucher les oreilles, mais rien à faire : ce bruit l’obsède complètement. Tant qu’il sera là, elle ne pourra pas s’endormir. « Ce doit être un robinet que j’ai mal fermé » pense-t-elle. Plok… Plok… Plok… « Il faut que j’aille vérifier ». Elle ouvre les yeux et découvre sa chambre plongée dans l’obscurité. La faible luminosité pouvant être perçue provient uniquement du couloir. Elle ne peut que constater à quel point l’ambiance est terrifiante. Pour se donner du courage, elle se répète qu’il ne lui faudra qu’une minute pour aller trouver et fermer le robinet en question, qu’après elle sera tranquille. Mais cela ne suffit pas à la décider. Elle se sent encore bien trop vulnérable pour sortir de son lit et la seule idée de quitter sa chambre lui glace le sang. Elle repense alors à ce que lui a dit son père : « Si tu as peur dans la nuit, passe ta main sous le lit pour que Rex te la lèche. Ainsi, il te rappellera que tu n’es pas toute seule ». Elle s’exécute alors et sent la langue du chien contre sa peau. Cela la rassure un peu. « Allez, vas-y ! » se dit-elle. La jeune fille se met enfin debout et commence à marcher vers la porte de sa chambre. Elle avance avec la discretion d’un voleur. Pourquoi ? Elle ne le sait pas vraiment. La peur qui l’habite la pousse certainement à agir de façon irrationnelle. Ça y est, elle arrive dans le couloir étroit. Plok… Plok… Plok… Le bruit est toujours bien présent, il s’est même intensifié. Malheureusement, elle peut clairement conclure qu’il provient du rez-de-chaussée. Elle entreprend alors de rejoindre la cage d’escalier. Des peintures sont accrochées tout le long du couloir. Elles sont les oeuvres de la tante de Grace. Chacune d’elles représente les différents membres de la famille Johnson. Bien éclairées, elles sont plutôt agréables à regarder, mais dans la pénombre il n’y a rien de plus morbide que ces portraits. Arrivée au bout du couloir, la jeune fille se penche au-dessus des escaliers. « Comment ai-je pu monter les marches aussi rapidement sans presque rien y voir ? » se demande-t-elle. Peu importe, il s’agit maintenant de les descendre. Les marches grincent sous chacun de ses pas. Elle essaie pourtant de rester silencieuse, comme pour passer inaperçue, mais en vain. Une fois en bas, elle tente d’identifier d’où le bruit de goutte d’eau provient, mais c’est moins évident cette fois-ci. « Il va falloir vérifier la buanderie, la salle de bain du rez-de-chaussée et la cuisine » réfléchie-t-elle. La jeune fille n’y voit pas grand chose, mais elle connait bien la demeure. Elle se dirige alors vers le grand hall d’entrée. Il donne accès à la buanderie ainsi qu’à la salle de bain. Alors qu’elle traverse cette immense pièce, Grace jette un coup d’oeil à la porte d’entrée. Heureusement, elle est toujours bien fermée. Juste à la droite de cette dernière se dresse un porte manteau dont l’ombre sur le mur est semblable à la silhouette d’un grand homme maigre. Grace est prise d’une sueur froide et ses jambes se mettent à flageoller. « Ce n’est qu’une ombre, calme-toi » se dit-elle en détournant le regard. Elle entre dans la buanderie et appuie sur l’interrupteur comme par réflexe. Evidemment rien ne se passe. Elle inspecte un instant la pièce : « Le bruit n’a pas l’air de venir d’ici ». La jeune fille rejoint donc ensuite la salle de bain et comprend que le bruit ne vient pas de là non plus. Elle s’appuie une seconde contre l’évier pour respirer un peu et prend conscience qu’elle a chaud, terriblement chaud. La peur qui lui noue le ventre depuis maintenant plus d’une demi-heure l’a bien fait transpirer. Elle décide alors de passer sa main sous l’eau, fait attention à bien refermer le robinet et mouille sa nuque pour la rafraichir. Plok… Plok… Plok… Ce son mystérieux continue de résonner dans toutes les salles de la demeure. Vivement qu’elle en trouve la source ! La jeune fille quitte la salle de bain et après avoir longé un couloir interminable, et traversé la salle à manger, elle entre enfin dans la cuisine. Il n’y a pas de parquet dans cette pièce, mais du carrelage. La fraicheur du sol contre la plante de ses pied lui fait du bien. Tout en évitant les morceaux de verre, elle se dirige vers l’évier et serre fort le robinet. Le bruit de goutte semble s’être enfin arrêté. « Il venait donc de là… », se dit-elle.
Se sentant tellement vulnérable, Grace s’empresse de regagner sa chambre et se glisse sous ses draps. Elle ferme les yeux et essaie de ne plus penser à rien. Quelque minutes s’écoulent. Elle commence enfin à se détendre. Mais voilà qu’il il revient : Plok… Plok… Plok… La jeune fille se raidie sur son lit alors qu’un frisson désagréable lui parcourt le dos. Son poux s’accélère. « Quel enfer ! pense-t-elle, quand tout cela va-t-il prendre fin ? ». Elle s’assoie sur son lit et plonge la tête dans ses mains. La peur et la fatigue l’oblige à échapper quelque larmes qui viennent s’écraser sur le sol. Plok… Plok… Plok… Ce bruit, elle ne peut plus le supporter. Mais il continue à se faire entendre : Plok… Plok… Plok… Grace passe la main sous son lit et sent son chien qui la lui lèche. Avec le peu de courage qu’il lui reste, elle se relève. Identifiant que le bruit provient encore du rez-de-chaussée, elle s’y rend prudemment, puis vérifie les robinets de la buanderie et de la salle de bain. Le bruit ne vient pas de ces pièces. Elle s’attend donc à ce que, comme la première fois, il soit issue du robinet la cuisine. Mais ce n’est pas le cas. Elle a beau serrer le robinet de toute ses forces, le son mystérieux est toujours bien là : Plok… Plok… Plok… Il n’y a plus qu’une seule pièce que Grace n’a pas encore vérifiée : La cave. La jeune fille tremble à la simple idée de devoir s’y aventurer en pleine nuit. Elle n’y est encore jamais allée seule qui plus est. Pourtant il lui faut s’y rendre car le bruit provient certainement de là. Elle se décide alors à ouvrir la porte en fer de la cave et tout ce qu’elle peut voir ce sont des marches humides qui s’enfoncent dans le noir absolu. Elle n’y verra rien sans une lumière artificielle. N’ayant aucune idée d’où elle pourrait trouver une lampe torche, elle se voit contrainte d’aller chercher l’une des dernières bougies parfumées de sa mère dans le salon. Elle l’allume donc, et revient en haut des escaliers en pierre. Plok… Plok… Plok… A présent, elle est certaine que le bruit vient bien de la cave. Elle pose un pied sur la première marche, puis un autre sur la seconde, le tout on ne peut plus discrètement, toujours sans vraiment savoir pourquoi. L’air se rafraichi alors qu’elle descend les escaliers, et pourtant, elle a de plus en plus chaud. La flamme de la bougie danse dans la pénombre. Le coeur de la jeune fille bat à toute allure. À chaque pas de plus, son inquiètude augmente sensiblement. C’est là qu’elle découvre une scène qui lui coupe le souffle : Rex est pendu au milieu de la pièce, ses boyaux dépassent d’une large plaie, et son sang dégouline le long de ses pattes arrières pour finalement tomber sur le sol dans un son bien connu : Plok… Plok… Plok… Les jambes de la jeune fille manquent de céder sous son poids alors qu’elle se demande la chose suivante : « Si le chien est là, alors qui était sous mon lit pendant tout ce temps ? ». Un courant d’air s’engouffre dans la cave, la bougie de Grace s’éteint et la porte se ferme violemment.

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