Une Querelle Fraternelle
- Eliott Fouchard
- 14 juil. 2025
- 4 min de lecture
(Ce jour-là est organisé un banquet au siège du duché de Villars à Vaut-le-Vicompte, un domaine prestigieux en Île-de-France. August et Louis, respectivement l’aîné et le cadet de la famille de Villars, accueillent les invités de leurs parents dans le hall du château. Mais voilà qu’arrive Élisabeth-Charlotte, la jeune princesse d’Autriche…)
[August]
-Princesse Élisabeth-Charlotte en personne !
[Louis]
-Quel honneur vous nous faites d’être venue !
[Élisabeth-Charlotte]
-Bonjour messieurs.
[August]
-Mais donnez-vous la peine d’entrer mademoiselle.
[Louis]
-... Et laissez-moi vous débarrasser, je suis votre serviteur.
[Élisabeth-Charlotte]
-Je vous remercie.
[Louis]
-Donnez-moi votre chapeau.
[Élisabeth-Charlotte]
-Pardon.
[Louis]
-Votre ombrelle.
[Élisabeth-Charlotte]
- Excusez.
[Louis]
-Votre réticule…
[August]
-Vas-tu cesser de dévêtir mademoiselle à la fin ?!
[Louis]
-Comment ?
[August]
-Tu vois bien que tu l’importunes !
[Louis]
-Vraiment ?
[Élisabeth-Charlotte]
-Il n’en est rien, ne vous inquiétez pas.
[Louis]
-Ah votre Altesse, une pareille générosité ! Une telle grandeur d’âme !
[August]
-Quand je te disais qu’Élisabeth-Charlotte est une femme pleine de délicatesse.
[Louis]
-As-tu jamais dit cela ?
[August]
-Assurément.
[Louis]
-Voilà qui sent la fable.
[August]
-Qu’insinues-tu ?
[Louis]
-Eh bien je crois que la vérité s’est égarée en chemin.
[August]
-Allons, tais-toi !
[Louis]
-Je me tairai si je veux.
[August]
-Si tu veux ?!
[Louis]
-Et je ne veux pas, précisément.
[August]
-Vous l’entendez ?
[Élisabeth-Charlotte]
-Inutile de vous chamailler pour si peu.
[August]
-Il se chamaille tout seul.
[Louis]
-Oh !
[August]
-Je me contente de le corriger.
[Louis]
-Tu te contentes surtout de mentir, voyou !
[August]
-Je te corrige...
[Louis]
-Fripouille !
[August]
-... Et je te corrige car je suis l’aîné.
[Louis]
-Scélérat !
[Élisabeth-Charlotte]
-Je suis fâchée d’être venue.
[August]
-Veuillez pardonner mon jeune frère, il a un esprit encore bien tendre...
[Louis]
-Nous avons à peine 9 mois d’écart !
[August]
-... Il agit comme un enfant à qui l’on n’a point montré la vie.
[Louis]
-Un enfant ?!
[Élisabeth-Charlotte]
-À la vérité, vous me semblez tous deux bien immatures.
[August]
-Ah ! M’avez-vous comparé à lui ?!
[Louis]
-Tout mais pas cela !
[Élisabeth-Charlotte]
-Et pourtant, vous semblez taillés dans le même moule.
[August]
-Voilà qu’elle nous compare physiquement !
[Louis]
-Mademoiselle, oseriez-vous ?
[Élisabeth-Charlotte]
-Tout à fait.
[August]
-Dans ce cas, êtes-vous seulement sûr d’y voir clair ?
[Louis]
-Elle ne distingue guère au-delà de son nez à mon avis...
[Élisabeth-Charlotte]
-J’y vois parfaitement, et laissez-moi insister : vos physionomies se répondent comme deux miroirs, à croire que le ciel vous a voulu jumeaux.
[August]
-J’ai pourtant entendu bien des femmes proférer des extravagances, mais ça ne fait rien, je veux être banni de France si j’ai jamais, au grand jamais, ouï pareille insanité !
[Louis]
-Mademoiselle, vous devez donc être folle !
[Élisabeth-Charlotte]
-Je ne vois pas le mal à ce que deux frères se ressemblent...
[August]
-Mais enfin mademoiselle ! Un lépreux trainé par un cheval dans un champs de cactus aurait l’air d’Appolon en personne à côté de mon frère...
[Louis]
-Oh !
[August]
-... Et vous affirmez pourtant que je lui ressemble ?
[Élisabeth-Charlotte]
-Eh bien...
[August]
-N’insistez pas davantage, par pitié !
[Élisabeth-Charlotte]
-... Mais pourtant...
[August]
-Je croirais que vous avez de la rancune contre moi, vous me blesseriez.
[Élisabeth-Charlotte]
-Soit, je me ferai donc une raison.
[Louis]
-L’avez-vous entendu m’insulter ?
[Élisabeth-Charlotte]
-Oui.
[Louis]
-Et vous ne rétorquez pas ?
[Élisabeth-Charlotte]
-Je ne rétorque plus.
[Louis]
-Mais il se trompe !
[Élisabeth-Charlotte]
-Je ne le sais que trop.
[Louis]
-Ah ! Vous confirmez donc que c’est lui le vilain !
[Élisabeth-Charlotte]
-Que voulez-vous dire par “vilain” ?
[Louis]
-C’est lui le laid !
[Élisabeth-Charlotte]
-Je n’ai pas dit cela.
[Louis]
-Mais vous l’avez sous-entendu.
[Élisabeth-Charlotte]
-Non plus, vous me prêtez de fausses intentions.
[Louis]
-Vous auriez pourtant raison : mon frère tient de la bête...
[August]
-Pardon ?!
[Louis]
-... Moi, au moins, j’ai les traits d’un homme.
[August]
-D’un homme ? D’un homme de foire, peut-être !
[Louis]
-Vous voyez, mademoiselle ? Il m’insulte encore !
[August]
-Et toi alors ?! T’es-tu gêné à l’instant même ?!
[Élisabeth-Charlotte]
-À vrai dire, je vous trouve tous deux bien doués pour l’injure. C’est presque un art chez vous...
[August]
-Ah ! Que votre Altesse daigne reconnaître en moi un artiste !
[Louis]
-Un artiste de la cruauté, oui !
[August]
-Et toi, un saltimbanque de l’indignation. Tu bondis à la moindre pique !
[Louis]
-Oh !
[Élisabeth-Charlotte]
-... Vous êtes doués pour l’injure, mais nullement pour rester digne. Car vous avez une manière bien particulière de me faire honneur, messieurs. Si j’étais venue chercher une dispute, je serais repartie comblée.
[August]
-Nous nous excusons, votre Altesse.
[Louis]
-Ce n’était pas l’intention, bien sûr.
[Élisabeth-Charlotte]
-Cela aurait pu être divertissant, mais encore fallait-il qu’il y ait une fin à cette querelle fraternelle. On croirait voir deux enfants se disputer un jouet incessamment !
[August et Louis (ensemble)]
-Quel jouet ?
[Élisabeth-Charlotte]
-Eh bien… Moi, visiblement.
(Silence gêné.)
[Élisabeth-Charlotte]
-… C’est donc bien ce que je pensais, l’affaire est résolue. Dans ce cas réconciliez-vous à l’instant et rassurez-vous : nul n’aura à jalouser son frère de devenir un jour mon époux, car moi vivante, jamais je n’épouserai l’un de vous. (Elle récupère ses effets et s’en va.)



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